Disparition d'Edipresse: entre crise de la presse et crise tout court

D’un certain côté la fusion de TA Media et d’Edipresse est un non-événement comparativement ce même jour à l’entrée officielle de la Suisse en récession.

D’un certain côté la fusion de TA Media et d’Edipresse est presque un non-événement. Quel impact sur l’offre journalistique? quasi nulle (mais pas sans conséquence pour l’emploi dans le domaine de la presse) puisqu’on assiste «seulement» à la fusion des deux gratuits, fusion de toute façon considérée comme inéluctable à terme par les spécialistes des médias avant l’annonce de ce jour. Comme le dit fort justement Albert Tille:

Personne ne coulera une larme sur la fin de la concurrence entre deux gratuits dont le seul mérite est d’inonder de papier le sol et les poubelles de nos gares.
Edipresse alémanique: et alors? (Domaine Public)

Par ailleurs, au vu de certaines craintes récentes (Le Conseil d’Etat vaudois favorise-t-il l’émergence d’une nouvelle Pravda?), cet éloignement relatif du centre de décision par rapport au canton de Vaud peut être aussi bénéfique et je rejoins à nouveau les propos d’Albert Tille:

Mais il est déjà acquis que le centre de décision sera effectivement à Zurich. Pas fameux pour l’ego des Vaudois. Mais la distance géographique entre l’éditeur dominant et l’autorité politique cantonale n’est pas forcément une mauvaise chose.

D’un autre côté, cette fusion n’est que la concrétisation en Suisse de la crise générale que connaît la presse. Un de ces effet de cette mondialisation qui ébranle encore un peu plus le mythe de notre Sonderfall. Ainsi ce même jour, depuis le Québec, Philippe Martin titrait La presse papier en mode survie et notait:

Vendredi 27 février 2009, le vénérable et historique journal américain Rocky Mountain News a stoppé les presses à deux mois de son 150 ème anniversaire. Il n’y aura pas de version en ligne qui survivra, le journal ferme tout simplement. Sur son site, l’équipe a publié un vidéo qui raconte l’histoire du journal jusqu’au jour fatidique.
La nouvelle a fait grand bruit et tout le monde essaye de comprendre les raisons. […]
Qui seront les prochains ? Business Insider a publié une liste des 9 journaux américains sur la corde raide et sur Twitter, Themediaisdying tient une macabre comptabilité du tsunami qui frappe l’industrie.

La fusion TA Media et Edipresse ne serait qu’un moindre mal si l’on s’imagine qu’à elle seule elle est en mesure de répondre en Suisse à la crise généralisée de la presse. Ce dont je doute…

Au même moment, éclipsé par le battage médiatique fait autour de cette fusion par les médias dans un bel exercice de nombrilisme, la Suisse entrait officiellement —quoiqu’à reculons— en récession:

Le produit intérieur brut (PIB) de la Suisse a reculé de 0,3% au 4e trimestre de 2008 par rapport au trimestre précédent. Le recul des investissements (-3,1%) et l’évolution négative de la balance commerciale ont contribué à la dégradation.
La Suisse est entrée en récession, Le Temps

Cette entrée officielle en récession est bien plus inquiétante que la fusion de ce jour, n’est-il pas?

Mise à jour (5 mars 2009)
Pour une revue de la presse relative à le rachat* par TA Media d’Edipresse, je vous invita à lire l’excellent article de . .P i q u e s . e t . r é p l i q u e s, Revue d’Edipresse.

* Les mots ont un sens et c’est bien pour cela que je parle de rachat (OPA amical) et non pas de fusion.

Le Conseil d'Etat vaudois favorise-t-il l'émergence d'une nouvelle Pravda?

La nomination de Laurent Busslinger, journaliste à 24Heures, comme prochain conseiller personnel de Pascal Broulis, conseiller d’Etat vaudois, provoque de légitimes remous alors que son prédécesseur fait le chemin inverse. D’autant plus que, au mépris d’un minimum de déontologie et au lendemain du résultat de votations, M. Busslinger est l’auteur de l’éditorial de 24Heures se félicitant de l’acceptation par les citoyen-ne-s vaudois-e-s des baisses d’impôts défendues par son (futur) patron. La question qui me tarabuste est la suivante:
M. Busslinger mange-t-il à tous les râteliers ou est-ce que le Conseil d’Etat et Edipresse ne forment-ils que le même et unique râtelier (radical)?
A cela s’ajoute le fait que Anne Dousse, journaliste au Matin, remplacera prochainement Sabrina Cohen-Dumani comme conseillère personnelle de Jacqueline de Quattro et rejoindra à cette fonction Michel Pont, autre ex-futur journaliste à 24Heures.
A tel point que le député boéland socialiste Nicolas Mattenberger a déposé ce jour une interpellation au Grand conseil vaudois intitulée « Le Conseil d’Etat favorise-t-il l’émergence d’une nouvelle Pravda? ».
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mattenberg11A noter aussi l’ouverture d’un groupe Facebook: Félicitations M. Busslinger.
Mise à jour (14 février 2009): La discussion engagée avec Jérôme Cachin concernant cette situation m’incite à considérer que mes propos à l’égard de M. Laurent Busslinger allaient trop loin relativement à sa personne et que certains étaient inadéquats. C’est pourquoi j’ai modifié une partie de cet article. Je présente donc mes excuses à Monsieur Busslinger.
Mes interrogations demeurent relativement à la question de l’indépendance de la presse et des relations dans ce canton entre un éditeur en situation monopolistique, ses journalistes et le pouvoir cantonal.

Gustav a atteint les côtes d'Edipresse

Les informations en provenance du groupe Edipresse de ces deux dernières semaines ne manquent pas d’être inquiétantes pour la pluralité de la presse et l’information de la population de la Riviera vaudoise. Elles sont évidemment également fort inquiétantes pour les employés d’Edipresse.

En effet, nous apprenions récemment (19 août 2008) l’entrée en force d’ Edipresse dans le capital du journal Le Régional. Comme d’habitude, le groupe Edipresse dispense des propos lénifiants comme quoi l’indépendance du journal et de la rédaction sera garantie. Pour rappel des propos comparables avaient été tenus lors du rachat de l’ancien journal La Presse-Riviera Chablais. Rapidement, après une période transitoire où le titre coexistait avec son homologue 24Heures, le journal disparaissait au profit d’une nouvelle formule de 24Heures déclinée en quatre versions «régionalisées».

Dans la foulée de ce rachat, nous apprenions déjà qu’en conséquence de ce rachat, «24hebdo Riviera Chablais», journal gratuit hebdomadaire concurrent disparaissait ainsi que deux postes de travail et qu’une nouvelle formule tabloïd du Régional sortirait le 18 septembre.

Suite à ce rachat, consultée relativement à l’évidente position monopolistique suite à du groupe Edipresse sur la Région lémanique, la Commission de la concurrence n’y voyait rien à redire et donnait son feu vert à l’opération. Pour rappel, outre 24Heures et Le Régional —sans parler du Matin Orange et du Matin Bleu, le groupe Edipresse détient une participation substantielle dans la Télévision régionale ICI-TV et dans le projet VaudFribourgTV (VFTV) qui cherche à obtenir la concession pour la zone 2 Vaud Fribourg. Dans ce projet, Edipresse est le plus gros actionnaire avec une participation de 28.62%, suivent la Municipalité de Lausanne avec 22,12% et le groupe Saint-Paul ( La Liberté ) avec 10.4%. Sans oublier le rôle qui jouera sa régie publicitaire Ecran Pub dans laquelle Edipresse est ici majoritaire. (Pourquoi Edipresse crée Vaud TV).

Dans ce cadre-là, l’Office fédéral de la communication (OFCOM) sera-t-il plus soucieux de la pluralité des médias en délivrant sa concession au projet concurrent de Rouge FM et de Live TV (leur site de présentation) au projet similaire? En l’état actuel, on peut en douter (La TV régionale sans surprise), sauf si la participation des collectivités publiques au projet VaudFribourg se révélait finalement contre-productif comme lors de l’octroi des concessions des casinos.

Comme le relevait Domaine Public (La TV régionale sans surprise), en cas d’obtention de la concession

«Les journalistes de la TV Edipresse/La Liberté partageront les locaux des rédactions régionales des journaux du groupe. C’est bon pour la synergie et l’efficacité, mais pas pour la pluralité de l’information.»

A la suite des informations de la semaine dernière, on peut également prévoir que cette synergie pourrait également se traduire en une nouvelle charrette de licenciements. En effet, Edipresse annonçait en fin de semaine 50 suppressions d’emplois comme premier train de mesures «d’optimisation de son fonctionnement et de réduction des coûts» (Edipresse supprime 50 emplois). La principale cause de la dégradation de la situation avancée, malgré un bénéfice respectable dégagé par l’entreprise (10,4 % selon le syndicat Comedia), réside pour Edipresse l’arrivée des journaux gratuits et cela nécessiterait, selon le directeur d’Edipresse que les journaux payants soient «suffisamment intéressants pour que les lecteurs ne renoncent pas à l’abonnement ou à l’achat en kiosque». (Edipresse supprime 50 emplois) Sans vouloir être méchant, je me demande comment cet objectif pourra être atteint si l’on se sépare des forces vives du journal. De plus, l’éditeur est lui-même à la base de cette situation suite au lancement de son journal «gratuit» Le Matin Bleu qui cannibalise son grand-frère Le Matin Orange.

Toujours est-il qu’entre monoculture éditoriale et appauvrissement progressif de la substance journalistique du principal journal régional vaudois ( 24Heures), auxquels s’ajoute des journalistes à la merci d’un patron à la position monopolistique, la situation ne manque pas d’inquiéter. De plus, l’évolution de la presse vaudoise s’inscrit dans un trend mondial (L’horizon s’assombrit pour les journaux américains) et il convient de s’interroger sur les modèles alternatifs permettant tant un travail journalistique de qualité qu’une véritable satisfaction du lectorat dans sa recherche d’une information de qualité. Si en France, des projets éditoriaux nouveaux initiés par des journalistes ont vue le jour sur le net ( Rue89, Médiapart, Arrêt sur images) et remettent à l’honneur le journalisme d’investigation, le modèle économique paraît encore fragile et risqué face à des internautes peu enclins à payer désormais pour de l’information. De plus, ce modèle se heurtera en Suisse romande à l’étroitesse du marché.

Néanmoins, aujourd’hui en premier lieu, mes pensées vont en direction des collaborateurs et collaboratrices d’Edipresse qui vivent des moments fort difficiles et auxquels j’adresse mon modeste soutien. Dans leur mouvement, j’espère que l’exemple des conflits sociaux que nous avons connus récemment en Suisse leur permettra de trouver la force et l’élan nécessaire pour poursuivre leur juste lutte.

Mise à jour (05.09.2008):

Ceux qui veulent soutenir les salariés d’Edipresse et qui ont un compte Facebook peuvent le faire en adhérant au groupe Soutien aux employés d’Edipresse. qui rencontre un joli succès puisqu’il compte déjà 297 membres.

Nota bene:

Pour celles et ceux qui souhaiteraient disposer d’analyses intéressantes et fouillées sur le devenir de la presse, je leur conseille la dense et riche lecture de Novövision.