Propos de crise (6) : Europe et Chine

A lire plus particulièrement, dans son numéro du mois de mars 2009, deux articles du mensuel économique Alternatives Economiques.

Le premier article s’intitule L’Europe malade de la crise. Pour Sandra Moatti, Guillaume Duval, la crise montre à quel point les structures de l’Union européenne sont inadaptées pour permettre une coopération efficace sur le plan économique. En effet,

privée d’un budget fédéral digne de ce nom, l’Union reste avant tout un grand marché avec des règles du jeu communes en matière d’aides et de déficits publics. Face à la crise, ces règles ont été de facto mises entre parenthèses par les différents Etats. Mais l’anomie qui en résulte débouche inévitablement sur de nombreux clashs. De quoi menacer le marché unique dans son existence même.

L’Europe saura-t-elle s’inventer des mécanismes de solidarité nouveaux qu’exige la crise? Plus largement l’avenir de l’Europe se joue aujourd’hui.

Pour sa part, Jean-François Bayart (chercheur au CNRS) s’attarde sur le cas chinois. Souvent présentée comme le nouvel acteur phare de l’économie mondiale devant progressivement supplanter ou du moins faire jeu égal avec les Etats-Unis dans un remake de la transition Grande-Bretagne/Etats-Unis de l’entre-deux-guerres, le miracle chinois est-il en péril?
Jean-François Bayart note une inversion de l’exode rural puisque près de 20 millions d’ouvriers migrants installés dans les villes seraient déjà rentrés au village. Ce serait le signe que la crise mondiale a fini par atteindre la Chine et

Ce début d’inversion de l’exode rural fait à nouveau se demander si la « Chine bleue » de la côte sera en mesure d’absorber l’énorme « Chine jaune » de l’hinterland.

La crise fera-t-elle éclater au grand jour des contradictions irréconciliables du système chinois? D’autant que le miracle économique chinois reste en trompe-l’oeil notamment en raison de sa dépendance à l’égard des Etats-Unis et plus largement du système financier international. La Chine devra-t-elle se doter d’un système bancaire et financier correspondant aux normes capitalistes internationales pour résoudre ses contradictions et se hisser dans la cour des grands? Ou sera-t-elle rattrapée par une intensification des troubles sociaux qui agitent de manière récurrente les campagnes? Sans parler du coût environnemental généré par le développement de la classe moyenne et de l’adoption d’un mode de consommation occidental.

Bref tout cela nous indique que nous sommes loin d’être sorti du sable.

Disparition d'Edipresse: entre crise de la presse et crise tout court

D’un certain côté la fusion de TA Media et d’Edipresse est un non-événement comparativement ce même jour à l’entrée officielle de la Suisse en récession.

D’un certain côté la fusion de TA Media et d’Edipresse est presque un non-événement. Quel impact sur l’offre journalistique? quasi nulle (mais pas sans conséquence pour l’emploi dans le domaine de la presse) puisqu’on assiste «seulement» à la fusion des deux gratuits, fusion de toute façon considérée comme inéluctable à terme par les spécialistes des médias avant l’annonce de ce jour. Comme le dit fort justement Albert Tille:

Personne ne coulera une larme sur la fin de la concurrence entre deux gratuits dont le seul mérite est d’inonder de papier le sol et les poubelles de nos gares.
Edipresse alémanique: et alors? (Domaine Public)

Par ailleurs, au vu de certaines craintes récentes (Le Conseil d’Etat vaudois favorise-t-il l’émergence d’une nouvelle Pravda?), cet éloignement relatif du centre de décision par rapport au canton de Vaud peut être aussi bénéfique et je rejoins à nouveau les propos d’Albert Tille:

Mais il est déjà acquis que le centre de décision sera effectivement à Zurich. Pas fameux pour l’ego des Vaudois. Mais la distance géographique entre l’éditeur dominant et l’autorité politique cantonale n’est pas forcément une mauvaise chose.

D’un autre côté, cette fusion n’est que la concrétisation en Suisse de la crise générale que connaît la presse. Un de ces effet de cette mondialisation qui ébranle encore un peu plus le mythe de notre Sonderfall. Ainsi ce même jour, depuis le Québec, Philippe Martin titrait La presse papier en mode survie et notait:

Vendredi 27 février 2009, le vénérable et historique journal américain Rocky Mountain News a stoppé les presses à deux mois de son 150 ème anniversaire. Il n’y aura pas de version en ligne qui survivra, le journal ferme tout simplement. Sur son site, l’équipe a publié un vidéo qui raconte l’histoire du journal jusqu’au jour fatidique.
La nouvelle a fait grand bruit et tout le monde essaye de comprendre les raisons. […]
Qui seront les prochains ? Business Insider a publié une liste des 9 journaux américains sur la corde raide et sur Twitter, Themediaisdying tient une macabre comptabilité du tsunami qui frappe l’industrie.

La fusion TA Media et Edipresse ne serait qu’un moindre mal si l’on s’imagine qu’à elle seule elle est en mesure de répondre en Suisse à la crise généralisée de la presse. Ce dont je doute…

Au même moment, éclipsé par le battage médiatique fait autour de cette fusion par les médias dans un bel exercice de nombrilisme, la Suisse entrait officiellement —quoiqu’à reculons— en récession:

Le produit intérieur brut (PIB) de la Suisse a reculé de 0,3% au 4e trimestre de 2008 par rapport au trimestre précédent. Le recul des investissements (-3,1%) et l’évolution négative de la balance commerciale ont contribué à la dégradation.
La Suisse est entrée en récession, Le Temps

Cette entrée officielle en récession est bien plus inquiétante que la fusion de ce jour, n’est-il pas?

Mise à jour (5 mars 2009)
Pour une revue de la presse relative à le rachat* par TA Media d’Edipresse, je vous invita à lire l’excellent article de . .P i q u e s . e t . r é p l i q u e s, Revue d’Edipresse.

* Les mots ont un sens et c’est bien pour cela que je parle de rachat (OPA amical) et non pas de fusion.

Propos de crise (5)

Fragments discontinus de crise. Ecrits du bord de l’écran.

Elargissement du spectre temporel d’observation et d’analyse

Les Quatre Chevaux de l'Apocalypse-Dürer

Comme par rapport à tout événement qui paraît surgir soudainement (comme le 11 septembre 2001), le compte-rendu se fait d’abord en temps réel, minute par minute, heure par heure. Tout le monde a le nez dans le guidon. Puis progressivement l’espace-temporel d’observation s’élargit. Le temps de l’événement laisse sa place au temps de la conjoncture sur dix, vingt ou cinquante ans. Certains élargiront ensuite pour analyser le phénomène en terme de structure, de civilisation (temps de la longue durée). Ces trois temps ont été théorisés par Fernand Braudel.

Il est loisible d’observer dans le traitement de l’actualité concernant la crise financière cet élargissement dans le champ d’observation et d’analyse. Ainsi en un mois, nous sommes passés de la crise des subprimes (Crise des “subprimes” : si vous n’avez toujours rien compris…-Rue89, 3 septembre 2008) à la crise terminale du capitalisme (Immanuel Wallerstein et la crise terminale du capitalisme – novövision, 12 octobre 2008). 

En élargissant le spectre, l’événement de 2008 se devra d’être replacé dans une chaîne d’événements soit annonciateurs, soit explicatifs. Bizarrement, à ma connaissance, ce travail n’a pas encore été entrepris* et nous assistons plutôt à l’interrogation de savoir s’il faut rapprocher les événements actuels à la crise de 1929 ou à celle de 1873 (Pas 1929, 1873!), voire même à celle de 1907 (Panic of 1907, article de Wikipedia). Dans ce panorama, une chose paraît établie: 1873 est la première crise internationale de l’économie capitaliste contemporaine (Les crises au XXe siècle). 

Mais bon, me direz-vous, nous sommes en crise, alors qu’importe que la référence soit 1873, 1907 ou 1929

Pas vraiment. Ne serait-ce que parce que toutes les politiques économiques de crises ont été élaborées à partir de la crise de 1929 et des causes qui l’auraient propagées [voir nos articles de 2007 sur la crise de 1929: Grande dépression et New Deal : 2. Que nous dit l’historiographie? (1)]. Il en est de même concernant les travaux de toutes les principales écoles économiques qu’elles soient libérale, marxiste, keynésienne ou régulationniste (Théories économiques :Macroéconomiela Documentation française). Pour certaines, les écoles libérales et marxistes ont renouvelé leurs conceptions des systèmes économiques à la lumière de la crise 1929 et de ses suites. Pour l’école keynésienne, celle-ci s’est construite sur l’évolution économique post-1914 au sein de laquelle la crise de 1929 tient une place toute particulière puisque les politiques économiques de sortie de cette crise ont été élaborées sur les fondements théoriques keynésiens. Pour la dernière, l’école de la régulation (Les Théories économiques et la crise de 1973, revue duVingtième-Siècle), celle-ci est née en replaçant la crise de 1973 (la crise du système fordiste de production) en l’analysant à la lumière de la crise de 1929, inscrite il est vrai dans une périodisation couvrant les années 1870 à 1945. 

Au niveau des médias et de l’opinion commune, il est loisible de constater que c’est l’interprétation diffusée par les manuels d’histoire scolaire qui s’impose c’est-à-dire, comme nous l’avons observé dans notre article de 2007 (voir ci-dessus), l’interprétation de John Kenneth Galbraith.

Ainsi,  la crise économique de 1929 forme un état indépassable de notre pensée en de telles situations et toutes les crises qui sont apparues après 1929 ont été jaugées à cet unique aulne: notamment celles de 1973, 1987 (Krach de 1987 par Eduburse) et 2001 (Crise argentine, article de Wikipedia). En clair, nous n’avons pas (ou n’avons pas identifié) l’éventuel John Maynard Keynes de notre temps. Gênant si nous sommes en présence des signes annonciateurs de l’Apocalypse (La sortie de crise entre scénario pessimiste et apocalyptique) que ne manquent pas de prévoir déjà certains.

*En toute bonne «logique», la chaîne des événements prendrait comme point de départ la crise de 1973. Le deuxième pallier serait la crise de 1987, puis l’accélération des crises depuis 1997 (Crise asiatique, article Wikipedia), comprenant notamment la première crise résultant de l’éclatement de la bulle internet de 2000-2003 (Bulle internet, article Wikipedia). Enfin, nous serions inscrit un mouvement de crise(s) financière(s) depuis plus d’une année depuis l’été 2007.

Illustration: L’oeuvre originale « Suite de l’Apocalypse: Les Quatre cavaliers de l’Apocalypse » a été réalisée par l’artiste Dürer Albrecht (1471 – 1528)

Propos de crise (4)

Fragments discontinus de crise. Ecrits du bord de l’écran.

Le syndrome Marc Bloch
Evidemment cela devait arriver : via twitter, un lecteur me pose la question suivante: Comment un historien vit-il le fait de vivre un de ces moments historiques, une de ces ruptures?
Evidemment chaque historien aimerait être aussi brillant que ne le fut Marc Bloch et son Etrange défaite (juillet-septembre 1940):

«Pour pouvoir être vainqueurs, n’avions-nous pas, en tant que nation, trop pris l’habitude de nous contenter des connaissances incomplètes et d’idées insuffisamment lucides? Notre régime de gouvernement se fondait sur la participation des masses. Or, ce peuple auquel on remettait ainsi ses propres destinées et qui n’était pas, je crois, incapable, en lui-même, de choisir les voies droites, qu’avons-nous fait pour lui fournir ce minimum de renseignements nets et sûrs, sans lesquels aucune conduite rationnelle n’est possible? Rien en vérité»

Evidemment il n’y a que très peu de Marc Bloch… et beaucoup tâcherons.

Abolition de l’espace et mise à distance de l’événement
Depuis mon très modeste observatoire, je suis encore et toujours frappé par ce filtre qui se place entre les événements qui se déroulent à la fois quasiment en direct depuis juillet 2007 et notre attitude de spectateur —donc fortement passif. 
A vrai dire, à la surface des choses, aucun changement apparent ne s’est produit dans mon quotidien. C’était la même chose en 1992 le lendemain du non à l’Espace Economique Européen. Une giffle, un choc. Pourtant pas de cataclysme immédiat, le soleil continuait de se lever le lendemain matin. Pourtant, lentement, imperceptiblement notre espace s’est rétréci et l’Espace des Européens s’est lui élargi. Un rétrécissement de notre espace mental en premier lieu. Il s’est juste à nouveau entrouvert un jour de décembre 2007. 
Aujourd’hui, l’effet de la vitesse de transmission de l’information tout à la fois abolit l’espace et nous place en direct au coeur de l’événement, mais ce même effet nous met à distance par la perte des sens, des odeurs et de la matérialité de l’événement. In fine, non seulement nous nous retrouvons dans un remake permanent, mais en outre l’action est filmée au ralenti.

Sondefall helvétique et méthode Coué radicale
Au TJ (téléjournal), Droopy Broulis tient un discours rassurant sur une plus grande solidité helvétique. L’UBS devient un parangon de vertu pour avoir pris suffisamment tôt de douloureuses, mais salutaires, mesures d’assainissement.  Globalement nous serions plus prudents et plus intelligents que les autres. A ce rythme dans 6 mois, Marcel Ospel sera canonisé par l’ASB (Association suisse des banquiers) et se verra accorder un nouveau super bonus. A tous les autres d’écoper le malus…
Dans ce même TJ, un peu plus tôt, Jacques Attali signalait que contrairement à 1929 les marchés sont globalisés et qu’il n’était nullement sûr que, si le bouchon maintenant le trou américain sautait, d’autres ne sauteraient pas ailleurs dans le monde. Son interview était un brillant mode d’emploi relativement à la situation actuelle remise en perspective par rapport à 1929.
Personnellement, ce que je sais ainsi que les historiens (sérieux) de cette période, c’est que la crise des années 1930 est arrivée certes plus tardivement en Suisse —par rapport à d’autres pays européens, mais qu’elle a duré plus longtemps que dans les autres pays. En clair, l’expérience des autres n’a nullement été mise à profit pour être mieux préparés ou éviter les erreurs commises par les autres. Evidemment nous avions d’abord apprêté les recettes de crise du libéralisme.

Soma planétaire
Impression d’être totalement anesthésié par les discours lénifiants prônant la confiance entendus d’un côté et paralysé par les discours d’apocalypse proférés par d’autres. Aucun des deux n’est convaincant. Tous les deux sont signes de crise. Comme dans les années 1930…

La population optimale est sur le modèle de l’iceberg: huit neuvièmes au-dessous de la ligne de flottaison, un neuvième au-dessus.
- Et ils sont heureux, au-dessous de la ligne de flottaison? En dépit de ce travail affreux?
- Ils ne le trouvent pas tel, eux. Au contraire, il leur plait. Il est léger, et d’une simplicité enfantine. 
Pas d’effort excessif de l’esprit ni des muscles. Sept heures et demie d’un travail léger, nullement épuisant, et ensuite la ration de soma, les sports, la copulation sans restriction, et le Cinéma Sentant.
Que pourraient-ils demander de plus? »

(A. Huxley, Le meilleur des mondes)

Propos de crise (3)

Fragments discontinus de crise. Ecrits du bord de l’écran.

Cette fois-ci le plan de sauvetage de l’administration Bush a définitivement été torpillé par 2/3 des Républicains et 40% des Démocrates. Tout le monde naviguera désormais à vue en l’absence de barreur avec les Etats-Unis suspendus au résultat des élections présidentielles et l’Europe incapable de parler d’une seule voix. Ce sera l’heure du sauve-qui-peut général.
Coincé entre électoralisme et idéologie, le Congrès américain joue à la roulette russe avec six balles dans son chargeur. Plus spécifiquement et indubitablement, les Républicains jouent la politique du pire en espérant ainsi sauver leur peau… ou engloutir tout le monde à leur suite. Plus largement, l’impéritie bushienne dépasse la crise de fin de régime pour se transformer en crise-système. 
Comme lu, cet événement équivaudrait à la chute du Mur de Berlin du capitalisme. Nous sommes bien loin de la fin de l’histoire affirmée par Fukuyama dans le prolongement de 1989. L’absence de contre-modèle et de contre-poids aurait-il laissé le système capitalisme made in America sans garde-fou pour finir par se broyer lui-même?
Diantre aussi que cela va être long avant le changement de président américain. Et pourquoi? Que restera-t-il entre les mains du futur président le jour de son investiture? L’élection américaine pourrait ainsi prendre la tournure du dérisoire absolu.

Propos de crise (2)

Fragments discontinus de crise. Ecrits du bord de l’écran.

Dramatisation, catastrophisme et fin du monde par G. W. Bush et John McCain

Ces dernières vingt-quatre heures, tour à tour John McCain et G. W. Bush ont joué la crise sur le registre de la dramatisation et du catastrophisme. L’un en arrêtant (soi-disant?) séance tenante sa campagne électorale, l’autre déclarant, après un mutisme assourdissante, à la nation:

« Notre économie toute entière est en danger« 

Clairement, ces deux personnages tentent de sauver leurs meubles. Le premier ceux ceux de sa campagne électorale, l’autre ceux de sa présidence. Ces deux personnages que seule réunissait une franche et commune détestation mutuelle se retrouvent donc uni dans un destin commun, crédibilisant on ne peut mieux le McSame de la campagne obamesque:

Cela ne serait pas trop grave si les deux se contentaient de couler ensemble. Mais dans un système économique où la confiance entraîne la confiance, l’inverse est également vrai. Leur irresponsabilité est ici totale, voire criminelle. G. W. Bush est coutumier du fait puisqu’il a joué sur cette corde dès le lendemain du 11 septembre 2001. Cependant, cette fois-ci, une telle attitude de chef de clan, matinée de mépris pour le citoyen lambda, provoque aujourd’hui la colère des électeurs et citoyens américains, totalement abasourdis par la gravité de la crise et stupéfaits d’entendre qu’ils devraient payer 700 milliards de dollars pour l’inconséquence des banques alors qu’eux voient leur maison saisie, leur retraite couler et les bourses d’étude de leurs enfants partir en fumée.


PS: un article de USA Today évoquait mercredi une aide fédérale de 25 milliards de dollars pour aider l’industrie automobile qui déroche à son tour.

Propos de crise (1)

Fragments discontinus de crise. Ecrits du bord de l’écran.

Crise de 1929 – Crise de 2008
Il y a comme un décalage entre les nouvelles en provenance des bourses du monde entier et notre perception des implications que celles-ci auront sur nos vies quotidiennes ses prochains temps. Comme une impression diffuse que cette crise n’est pas réelle, comme si nous étions au cinéma à regarder un remake.
Est-ce qu’à force de faire, à chaque début de crise, référence à cet événement totémique du Krach de 1929, fait que celui-ci n’est plus qu’un mythe. Qui a peur du grand méchant loup?

Notre incrédulité est fort étrange. Est-ce que les contemporains de 1929 partageaient une perception et une passivité comparables aux nôtres? 
En tout cas, les pseudos discours rassurants, distillés par les zélateurs de l’hyperlibéralisme, et l’évolution progressive du vocabulaire de crise de 2008 ressemblent furieusement à ceux de 1929.

It’s a brave new world! 

Discours de Nicolas S. à l’ONU
Hier Nicolas S. a prononcé un discours surréaliste à la tribune de l’ONU (Crise financière : réponses françaises, réponses américaines). Il veut que l’enquête soit menée pour trouver LE(S) responsable(s) de la crise et punir la/les victime(s) sacrificielle(s).
C’est un discours emblématique de la méthode S. : la recherche permanente du bouc-émissaire et de la stigmatisation d’un individu-autre jetté en opprobe à la vindicte populaire. 
Il prend l’expression gendarme du monde plus qu’au pied de la lettre. 

Crise du leadership mondial
Une des explications fournie de la crise de 1929 réside dans l’analyse qu’après 1918 nous étions dans une crise du leadership économique mondial entre l’ancienne puissance dominatrice la Grande-Bretagne, victorieuse militairement, mais rendue exsangue économique par le conflit mondial et la nouvelle, les Etats-Unis, retournée à l’isolationnisme politique et hésitant à assumer son nouveau leadership.
En 1945, la passation de « pouvoir » était réalisée et les Etats-Unis assumaient alors pleinement leur leadership tant économique et financier que politique.
Peut-être qu’aujourd’hui la crise économique n’est que le reflet d’une situation comparable où les Etats-Unis sont dans le rôle de la puissance économique rendant les armes alors que son successeur n’a pas encore endossé véritablement l’habit de la superpuissance économique.
Les différents signaux semblent indiquer que la Chine est le prochain détenteur de la couronne et que le centre de gravité de l’économie mondiale sera l’Asie (La crise financière, tremplin pour la Chine ?). Même Doris Leuthard a pris acte de ce changement à venir de leadership comme ses prédécesseurs d’après1945 qui s’étaient très rapidement adaptés à la nouvelle donne américaine.
Au niveau du modèle de société, c’est pas vraiment une ère « jojo » qui nous attend: hyperlibéralisme économique à la brutalité radicale et contrôle social totalitaire.  

Obama et McCain dans le même bâteau
La dernière nouvelle plus que surprenante du jour, c’est l’annonce de l’interruption de la campagne de John McCain et le départ pour le Congrès des deux candidats à la présidence pour tenter de trouver une solution au programme de crise présenté par le gouvernement. Une forme de gouvernement d’union nationale.

At 8:30 this morning, Senator Obama called Senator McCain to ask him if he would join in issuing a joint statement outlining their shared principles and conditions for the Treasury proposal and urging Congress and the White House to act in a bipartisan manner to pass such a proposal.  At 2:30 this afternoon, Senator McCain returned Senator Obama’s call and agreed to join him in issuing such a statement.  The two campaigns are currently working together on the details.
Source: http://www.dailykos.com/storyonly/2008/9/24/151942/594/254/608947

Quatre observations:
- l’ampleur et la gravité de la crise (américaine) est encore plus sidérale que notre imagination arrive aujourd’hui  à la concevoir; 
- le vide tout aussi sidéral du pouvoir présidentiel américain auquel tente de suppléer les deux sénateurs-candidats à la présidence;
- la parlementarisation quasi totale du régime américain devant ce vide du pouvoir présidentiel;
- G. W. Bush, premier président des Etats-Unis détenteur d’un MBA en économie (si, si) a été englouti par la crise.   
La cotation du « titre » président des Etats-Unis d’Amérique est proche de la valeur des emprunts russes après la Révolution russe de 1917! 

 

What crisis? Crisis!*

Depuis juillet 2007, l’entrée dans le vocabulaire de crise a été progressive malgré les références constantes à l’événement totémique du Krach de 1929. Tout a été fait d’abord pour distinguer la situation de 2007 à celle de 1929. Nous aurions appris de cette crise de 1929, nous en serions sortis plus intelligents et les marchés sauraient désormais se réguler. Et puis les fondamentaux de l’économie étaient «bons» (n’est-ce pas John McCain?). Dans le fond, ce n’était qu’une situation limitée au secteur de la finance. Pas de panique!

Ben justement depuis la semaine dernière, c’est la panique sur les marchés financiers. A tel point que maintenant ce serait vraiment la crise. Seulement depuis la semaine dernière parce que le coeur des marchés financiers sont touchés et que la crise menace l’establishment financier? Au fond la crise ne serait-elle réelle que lorsqu’elle atteint les cercles de décision les plus élevés de l’oligarchie économique et financière?

Clairement la notion de crise dépend également des éléments que l’on juge fondamentaux pour parler de crise. Le choix de ces éléments n’est pas neutre et certains de ceux-ci ont des conséquences plus que douloureuses et réelles pour des millions de gens -et cela depuis plus longtemps que juillet 2007 ou septembre 2008. Pour sa part, Natasha Chart (Natasha Chart :: This Is Now A Crisis), sur le blog OpenLeft, en liste quelques-uns:

  • 45 million Americans have « don’t get sick » for a healthcare plan and people who have health coverage but do get sick are still at high risk of going bankrupt.
  • The global greenhouse effect is wreaking havoc on our species’ life support systems.
  • Americans’ wages have been stagnating and they don’t have the purchasing power they had at the turn of the century.
  • Impoverished Americans have rising and Third World infant mortality rates, thanks to Bush administration cutsin social services that financed truly wasteful government spending.

Pourtant poursuit Natasha Chart:

When you fail, or your family fails, when your neighborhood fails, it’s unfortunate.

When Ben Bernanke’s and Henry Paulson’s ex-colleagues fail, it’s a crisis that demands immediate attention and any solution available. Those people, they need some help.

Note: Ben Bernake est le président de la Réserve fédéral et Henry Paulson le secrétaire au Trésor du gouvernement Bush.

* Quelle crise? La crise! (référence bien évidemment à l’album de Supertramp (Crisis? What crisis?)

Gustav a atteint les côtes d'Edipresse

Les informations en provenance du groupe Edipresse de ces deux dernières semaines ne manquent pas d’être inquiétantes pour la pluralité de la presse et l’information de la population de la Riviera vaudoise. Elles sont évidemment également fort inquiétantes pour les employés d’Edipresse.

En effet, nous apprenions récemment (19 août 2008) l’entrée en force d’ Edipresse dans le capital du journal Le Régional. Comme d’habitude, le groupe Edipresse dispense des propos lénifiants comme quoi l’indépendance du journal et de la rédaction sera garantie. Pour rappel des propos comparables avaient été tenus lors du rachat de l’ancien journal La Presse-Riviera Chablais. Rapidement, après une période transitoire où le titre coexistait avec son homologue 24Heures, le journal disparaissait au profit d’une nouvelle formule de 24Heures déclinée en quatre versions «régionalisées».

Dans la foulée de ce rachat, nous apprenions déjà qu’en conséquence de ce rachat, «24hebdo Riviera Chablais», journal gratuit hebdomadaire concurrent disparaissait ainsi que deux postes de travail et qu’une nouvelle formule tabloïd du Régional sortirait le 18 septembre.

Suite à ce rachat, consultée relativement à l’évidente position monopolistique suite à du groupe Edipresse sur la Région lémanique, la Commission de la concurrence n’y voyait rien à redire et donnait son feu vert à l’opération. Pour rappel, outre 24Heures et Le Régional —sans parler du Matin Orange et du Matin Bleu, le groupe Edipresse détient une participation substantielle dans la Télévision régionale ICI-TV et dans le projet VaudFribourgTV (VFTV) qui cherche à obtenir la concession pour la zone 2 Vaud Fribourg. Dans ce projet, Edipresse est le plus gros actionnaire avec une participation de 28.62%, suivent la Municipalité de Lausanne avec 22,12% et le groupe Saint-Paul ( La Liberté ) avec 10.4%. Sans oublier le rôle qui jouera sa régie publicitaire Ecran Pub dans laquelle Edipresse est ici majoritaire. (Pourquoi Edipresse crée Vaud TV).

Dans ce cadre-là, l’Office fédéral de la communication (OFCOM) sera-t-il plus soucieux de la pluralité des médias en délivrant sa concession au projet concurrent de Rouge FM et de Live TV (leur site de présentation) au projet similaire? En l’état actuel, on peut en douter (La TV régionale sans surprise), sauf si la participation des collectivités publiques au projet VaudFribourg se révélait finalement contre-productif comme lors de l’octroi des concessions des casinos.

Comme le relevait Domaine Public (La TV régionale sans surprise), en cas d’obtention de la concession

«Les journalistes de la TV Edipresse/La Liberté partageront les locaux des rédactions régionales des journaux du groupe. C’est bon pour la synergie et l’efficacité, mais pas pour la pluralité de l’information.»

A la suite des informations de la semaine dernière, on peut également prévoir que cette synergie pourrait également se traduire en une nouvelle charrette de licenciements. En effet, Edipresse annonçait en fin de semaine 50 suppressions d’emplois comme premier train de mesures «d’optimisation de son fonctionnement et de réduction des coûts» (Edipresse supprime 50 emplois). La principale cause de la dégradation de la situation avancée, malgré un bénéfice respectable dégagé par l’entreprise (10,4 % selon le syndicat Comedia), réside pour Edipresse l’arrivée des journaux gratuits et cela nécessiterait, selon le directeur d’Edipresse que les journaux payants soient «suffisamment intéressants pour que les lecteurs ne renoncent pas à l’abonnement ou à l’achat en kiosque». (Edipresse supprime 50 emplois) Sans vouloir être méchant, je me demande comment cet objectif pourra être atteint si l’on se sépare des forces vives du journal. De plus, l’éditeur est lui-même à la base de cette situation suite au lancement de son journal «gratuit» Le Matin Bleu qui cannibalise son grand-frère Le Matin Orange.

Toujours est-il qu’entre monoculture éditoriale et appauvrissement progressif de la substance journalistique du principal journal régional vaudois ( 24Heures), auxquels s’ajoute des journalistes à la merci d’un patron à la position monopolistique, la situation ne manque pas d’inquiéter. De plus, l’évolution de la presse vaudoise s’inscrit dans un trend mondial (L’horizon s’assombrit pour les journaux américains) et il convient de s’interroger sur les modèles alternatifs permettant tant un travail journalistique de qualité qu’une véritable satisfaction du lectorat dans sa recherche d’une information de qualité. Si en France, des projets éditoriaux nouveaux initiés par des journalistes ont vue le jour sur le net ( Rue89, Médiapart, Arrêt sur images) et remettent à l’honneur le journalisme d’investigation, le modèle économique paraît encore fragile et risqué face à des internautes peu enclins à payer désormais pour de l’information. De plus, ce modèle se heurtera en Suisse romande à l’étroitesse du marché.

Néanmoins, aujourd’hui en premier lieu, mes pensées vont en direction des collaborateurs et collaboratrices d’Edipresse qui vivent des moments fort difficiles et auxquels j’adresse mon modeste soutien. Dans leur mouvement, j’espère que l’exemple des conflits sociaux que nous avons connus récemment en Suisse leur permettra de trouver la force et l’élan nécessaire pour poursuivre leur juste lutte.

Mise à jour (05.09.2008):

Ceux qui veulent soutenir les salariés d’Edipresse et qui ont un compte Facebook peuvent le faire en adhérant au groupe Soutien aux employés d’Edipresse. qui rencontre un joli succès puisqu’il compte déjà 297 membres.

Nota bene:

Pour celles et ceux qui souhaiteraient disposer d’analyses intéressantes et fouillées sur le devenir de la presse, je leur conseille la dense et riche lecture de Novövision.

La peur de la récession gagne la Suisse et l'Europe

Aujourd’hui je pense que le terme de Krach 2008 pour la crise des subprimes déclenchées à l’été 2007 n’est pas un terme trop fort. Ces prochains temps montreront clairement qui de Keynes ou de Friedman et qui de Roosevelt ou de Hoover servira d’inspiration à nos gouvernements et plus particulièrement à nos banques centrales.

Mais, en préambule, notre petite revue de presse internationale du jour est très éclairante du climat ambiant. Un peu partout la peur de la récession prédomine dans le public. Enfin, le fait que le public craigne la récession a toutes les composantes d’anticipation auto-réalisantes… à moins que les responsables politiques et économiques jouent juste (ce dont personnellement je doute fort).

a) Une dépêche de l’ATS titre : Nouveau recul du moral des consommateurs en juillet en Suisse

Pour la deuxième fois consécutive, le moral des consommateurs s’est encore dégradé en Suisse. L’indice du climat de consommation, désormais négatif, a plongé à -17 points en juillet, contre +2 points en avril.

[…] Alors qu’elle était encore positive en avril, l’appréciation de la situation économique des ménages sur les douze derniers mois a chuté à -25 points en juillet. Cette valeur était encore positive en avril (+2).

[…] De même, les attentes portant sur le développement futur de ce même budget ont été revues à la baisse à -9 points, contre +7 en avril.

http://www.edicom.ch/fr/news/economie/nouveau-recul-du-moral-des-consommateurs-en-juillet-en-suisse_1184-5670405

b) Le Guardian nous apprend que La peur de la récession gagne la Grande-Bretagne

Mervyn King, le gouverneur de la Banque d’Angleterre, a dressé un tableau pessimiste pour l’économie britannique. Le quotidien The Guardian s’intéresse aux implications du gouvernement en Grande-Bretagne. « Si les salaires continuent de stagner, toutes les raisons seront réunies pour baisser le taux directeur. La Banque [d'Angleterre] reste nerveuse mais pense en tout cas que cela l’aidera à faire face à son dilemme [du risque d'inflation en raison des baisses du taux directeur]. Les ministres n’ont pas cette chance. … En particulier, Gordon Brown qui doit s’inquiéter désormais de voir les électeurs tourner le dos encore plus brutalement à celui qui leur a fait croire autrefois qu’il avait réussi à supprimer le boom et la faillite. »<

» article intégral (lien externe, anglais)

c) En France : «Les chiffres ne sont pas bons» reconnaît Christine Lagarde

Pour la ministre de l’Economie, « les chiffres ne sont pas bons ». « Ce qui est important, c’est de se demander ce qu’il va se passer dans les mois qui viennent » (Reuters)

Le PIB a reculé de 0,3% au 2e trimestre 2008, selon l’Insee, ce qui n’était pas arrivé depuis 2002. La ministre de l’Economie invoque le contexte international.

Ce sont des « chiffres auxquels on s’attendait et qui ne sont pas bons », a de son côté commenté la ministre de l’Economie, Christine Lagarde, sur France Inter.

Elle a notamment justifié ces mauvais chiffres par le contexte international morose, citant « les augmentations du cours des matières premières, l’affaiblissement du dollar » et « l’inflation ». « Il serait totalement inexact de parler de récession » a estimé la ministre.

Christine Lagarde a par ailleurs estimé qu’il fallait s’attendre à « moins de créations d’emplois en 2008″ qu’en 2007.

Source: http://www.liberation.fr/actualite/economie_terre/345122.FR.php?rss=true&xtor=RSS-450

d) Wall Street ouvre en baisse après le bond de l’inflation au plus haut en 17 ans

La Bourse de New York a ouvert en baisse jeudi après l’annonce d’un bond de l’inflation en juillet, ressortie au plus haut depuis 17 ans: le Dow Jones perdait 0,50% et le Nasdaq 0,41%.

Vers 13H40 GMT, le Dow Jones Industrial Average (DJIA) cédait 58,21 points, à 11.474,75 points, et l’indice Nasdaq, à forte composante technologique, 9,92 points à 2.418,70 points.

L’indice élargi Standard & Poor’s 500 lâchait 7,67 points à 1.278,16 points (-0,60%).

Les prix à la consommation ont augmenté de 0,8% par rapport à juin, soit deux fois plus que les attentes des marchés, tandis que l’indice de base (hors alimentation et énergie) a progressé de 0,3%, bien plus que prévu également.

Sur un an, l’inflation a bondi de 5,6%, ce qui est la progression la plus importante depuis janvier 1991. L’indice de base a progressé de 2,5%, soit la hausse la plus marquée depuis février 2007.
Ce rapport était très attendu parce que les investisseurs redoutent que les ménages limitent leurs dépenses superflues, en raison de la flambée des prix de l’énergie et des denrées agricoles. Or la consommation compte pour plus de deux-tiers de l’activité économique aux Etats-Unis.

Le marché de l’emploi a également envoyé un message négatif: les demandes hebdomadaires d’allocation chômage ont baissé de seulement 10.000 la semaine dernière, alors que les analystes tablaient sur un recul de 24.000.

Source: http://www.edicom.ch/fr/news/economie/wall-street-ouvre-en-baisse-apres-le-bond-de-l-inflation-au-plus-haut-en-17-ans_1184-5670641

La récession est un doux euphémisme pour ne pas parler de crise économique et ne pas trop renvoyer aux images des années 1930. Or, l’état des indicateurs cités ci-dessus sont clairement orientés «crises»

  • baisse des indicateurs boursiers;
  • recul des PIB (donc de la production);
  • forte tendance inflationniste;
  • baisse de la consommation des ménages;
  • incertitude sur le marché de l’emploi.

La théorie monétaire stricte des banques centrales voudraient que les moyens soient mis dans la lutte contre l’inflation en digne représentant du néo-libéralisme. Cependant, une telle mesure donnera un mauvais signe en direction des ménages et de leur consommation. Une baisse de la consommation accentuera la baisse du PIB.

Cette dernière décennie, les salariés en Suisse comme ailleurs ont vu leurs revenus stagnés, voire régressé. Les syndicats demande des augmentations de salaires en sus de la compensation du renchérissement. Non seulement pour compenser le manque à gagner de ces dernières années, mais aussi pour soutenir la consommation en période de crise. Les syndicats préconisent donc une politique keynésienne.

La volonté des différents ministres et intervenants dans les différents pays cherchant à minimiser la situation indique clairement que les politiques gouvernementales et monétaires suivront le dogme néo-libéral. Dans la situation actuelle, ils seront également les dignes descendants du président Hoover. Et nous trinquerons…