Robert Boyer: «La crise est plus grave que celle de 1929» | Mediapart

Avec Michel Aglietta, Robert Boyer est l’un des pères de la théorie de la régulation et un spécialiste mondial des crises du capitalisme, au coeur de la réflexion régulationniste. Dans cet interview accordé à Mediapart, il analyse la crise actuelle en la replaçant notamment en perspective par rapport à la crise de 1929. A ce titre, il n’est guère optimiste.

En premier lieu, il s’inquiète notamment du fait qu’en 2008 la dette privée a été transformée en dette publique. En 2011, les Etats n’ont donc plus la capacité financière pour un deuxième sauvetage:

«Si bien que, si un Etat décrète qu’il ne peut plus rembourser ses dettes, des banques feront faillite.»

Par ailleurs, pour Robert Boyer, nous sommes en présence simultanée de deux crises : l’européenne et l’américaine. Et une troisième est rampante : la chinoise :

«Je pensais qu’il y aurait d’abord la crise européenne, puis la crise américaine. Et ces fous du Tea Party ont été capables de synchroniser la crise américaine avec la crise européenne. Deux crises en même temps. Et puis il y a la Chine, confrontée à des déséquilibres considérables. Elle cherche à doper la demande des ménages. Mais pour cela, il faudrait qu’elle distribue du pouvoir d’achat. Or les salariés n’ont aucun pouvoir, et la concurrence entre les provinces est telle, qu’il n’est pas simple de relever le salaire de base.

[…] La crise est rampante en Chine. Conséquence, quand ça éclatera: il n’y aura plus d’achat du bon du Trésor américain, ni d’achat d’obligations européennes, pendant un temps… Les deux crises que nous vivons ne sont rien à côté de ce scénario. On devra par exemple arrêter la cotation du dollar…

Vous avez trois pôles à peu près égaux, Etats-Unis, Chine et Europe, et chacun a sa crise. Et la crise de l’un se répercute sur les deux autres. C’est extraordinairement dur à gérer.»

Concernant la crise grecque, Robert Boyer préconise le scénario suivi par l’Argentine en 2001 :

«Il faut admettre clairement que les Grecs ne pourront pas payer. Je plaide pour un défaut de la Grèce, sur le modèle argentin de 2001, mais sans pour autant sortir de l’euro. D’abord, il faut renégocier à la baisse la valeur des dettes, à la manière des «Brady bonds». Immédiatement, tout l’argent qui part dans le service des intérêts de la dette aujourd’hui serait réorienté vers l’éducation et l’investissement. Mais cela risque de mettre en difficulté les banques françaises et allemandes qui détiennent beaucoup de dette grecque, et bien sûr toutes les banques grecques. Dans ce cas, mieux vaut utiliser les aides européennes que l’on est en train de débloquer, pour recapitaliser ces banques directement.»

Le regard porté par Robert Boyer est globalement pessimiste. Reste-t-il quelque proposition pour éviter la déprime?

Mon collègue Frédéric Lordon en a déjà parlé: il ne faudrait ouvrir le marché boursier qu’une fois par trimestre. Ou une fois par an. Une seule séance suffirait pour établir la valeur, par exemple, de la Société générale, en fonction de ses résultats annuels. Et l’on éviterait tous les phénomènes de contagion et de rumeurs, sur lesquels prospère la spéculation. Et je propose aussi, pendant que l’on y est, de ne publier qu’un sondage d’opinion par an. Pour tenter de reconstituer le lien des partis avec les citoyens. Je peux vous assurer que l’on ne vivrait plus du tout dans le même monde.

Moi je dis : banco !

Source : Robert Boyer: «La crise est plus grave que celle de 1929» | Mediapart.

 

1932 et 2010 : l'An III de la crise…

Les flux d’informations de la tsr crépitent aujourd’hui encore des échos de la crise économique et financière. Celle-ci a débuté en 2007. Elle a donc trois ans. Nous sommes donc en l’an 1932 de la crise de 1929. Nous reste-t-il encore sept ans avant la Troisième guerre mondiale?

La dépêche de ce jour publiée à 10h35:

Les marchés européens et asiatiques se sont effondrés lundi après les mauvais chiffres de l’emploi aux Etats-Unis et les nouvelles craintes qui pèsent sur la crise d’endettement en Europe, notamment en Hongrie. L’euro a plongé à son plus bas niveau depuis quatre ans.

via tsr.ch – info – economie – Les bourses européennes et l’euro s’effondrent.

La situation en 1932 nous apprend que c’est cette année-là que l’indice boursier du Down Jones sera à son niveau le plus bas. Il aura alors perdu pratiquement 90% entre son plus haut niveau de 1929 et son plus bas de 1932. Cette même année, le système bancaire s’effondre provoquant une crise de liquidité dramatique pour l’activité économique. Entre 1930 et 1932, 773 établissements bancaires firent faillites.

En 1932 toujours, Herbert Hoover vit sa dernière année à la tête des Etats-Unis. Il faudra attendre novembre et l’élection de Franklin Delano Roosevelt pour le lancement de programmes nationaux (New Deal).

Des Etats-Unis, la crise s’est propagée en Europe et dans le monde. Ainsi, par exemple, la France sera touchée à partir du second semestre de 1930, soit six mois plus tard. et l’Italie fasciste l’est à partir de 1931.

Ce bref exposé des faits met en évidence les éléments tant convergents que divergents entre 1932 et 2010. Ainsi Barack Obama est déjà depuis un an et demi à la tête des Etats-Unis. Il a pris des mesures pour sauver les banques… et les réguler, mais la crise continue. Dès le début de la crise l’injection de liquidités devait permettre de ne pas se retrouver dans la situation de la crise de 1929. Si les instituts financiers paraissent avoir ainsi été préservés, il n’en est pas de même aujourd’hui pour les Etats à l’exemple de la Grèce ou de la Hongrie. De même, jusqu’à présent, le maintien global de la consommation a maintenu l’activité économique. Qu’en sera-t-il dans un an alors qu’en 1933, la production industrielle américaine avait baissé de moitié depuis 1929?

Plus fondamentalement, dans les années 1930, quatre modèles économiques seront en concurrence pour sortir de la crise. Le modèle libéral, le modèle social-démocrate, le modèle communiste et le modèle fasciste. Aujourd’hui le modèle de la pensée unique économique est-il en mesure d’être dépassé? Le national-populisme autoritaire sera-t-il la planche de salut du modèle libéral ou une révolution sociale le balaiera-t-il? Qui sera le Keynes de cette crise? L’Etat sera-t-il liquidé?

A suivre…

Sur les différentes explications de la crise de 1929, on en lira une synthèse sur Wikipedia: http://fr.wikipedia.org/wiki/Grande_D%C3%A9pression

Source de la photo: Keystone. 21 rue du Renard.75004 Paris. Tél: 01-44-78-84-00 ; site web