Réflexions sur la gauche, le travail et l’économie en mode digital

Au début des années 1990, de nombreux experts ont vu dans la création du Web l’acte de naissance d’une communauté virtuelle. Les ordinateurs en réseau rendaient possible le dépassement des frontières physiques et ouvraient une ère de communion électronique. Cette utopie à portée de main trouve son origine dans la contre-culture nord-américaine et plus particulièrement la culture hippie, mais elle se serait transformée pour finir par rallier les idées économiques les plus individualistes, les moins progressistes socialement. Reste à trouver notamment des réponses à ces nouvelles formes d’exploitation du travailleur-consommateur. 

Dans son ouvrage Aux sources de l’utopie numérique (C&F Editions, 2012), Fred Turner, professeur associé au département de Communication de l’Université de Stanford, revisite l’histoire des origines intellectuelles et sociales de l’internet en suivant le parcours de Stewart Brand, un « entrepreneur réticulaire » (p. 41). L’ouvrage s’ouvre sur une interrogation : 

comment se fait-il que le mot révolution soit sur toutes les bouches à l’évocation des technologies numériques alors qu’elles étaient le symbole d’un système inhumain qui a mis le monde au bord de l’apocalypse nucléaire ?

Pour y répondre, l’auteur s’attache à retracer les origines de l’utopie numérique dans la trajectoire de Stewart Brand, au croisement des mondes sociaux, des idéologies et des objets technologiques. Si tous les éléments de l’utopie numérique remontent pour Turner à la contre-culture développée par les hippies de la côte Ouest dans les années 60, 

Turner a finalement montré à quel point leur rêve s’était transformé pour finir par rallier les idées économiques les plus individualistes, les moins progressistes socialement, leur donnant dans les années 90 le vernis de coolitude New age qui leur manquait pour gagner les esprits.

Cette utopie fonctionne encore en plein avec des services comme Uber ou Airbnb et est au centre de l’émergence de Google. Concernant Uber, voici le point de vue de Turner 

« Uber prétend appartenir à ce qu’on appelle l’“ économie du partage ”, le fait que les gens donnent une partie de leur temps et de leur vie personnelle pour le bien être d’autres gens.
Mais, dans les faits, Uber emprunte un élément de l’idéologie de la contreculture – l’idée d’une communauté de partage – pour monétiser la vie quotidienne et il le fait avec une puissance extraordinaire.
Il ne s’agit ni plus moins que d’une forme de capitalisme rampant qui s’immisce dans les parties les plus intimes de notre vie, sous le masque d’une culture alternative. »

La même réponse aurait pu être formulée relativement au service Airbnb. Nous nous retrouvons en pleine utopie de la participation et qu’on ne jure que le « co » : économie collaborative, coworking, financement collaboratif ou participatif… et où les « utilisateurs » sont la nouvelle force de travail. Nous sommes désormais dans l’ère du « Digital labor » où nos moindre comportements sont exploités. Le consommateur et le travailleur ne font plus qu’un sans que le premier ne perçoive son aliénation :

Force est de reconnaître que les théoriciens de l’internet n’avaient pas anticipé ce processus de captation de valeur. Richard Barbrook, le théoricien de l’idéologie californienne dans son article The Hi-Tech Gift Economy (L’économie du don high-tech), en 1998, émettait l’hypothèse que l’internet relevait de l’économie du don et promettait de nous ramener aux sociétés prémodernes. Force est de constater qu’on en est revenu. Les situations d’exploitation algorithmique tout comme l’économie du partage nous en ont détournés. Désormais, comme l’explique le journaliste italien Carlo Formenti (Wikipédia, blog) dans Felici e sfruttati (Heureux et frustré), des entreprises captent cette valeur et mettent les utilisateurs dans la situation paradoxale d’être à la fois heureux et exploités. Car le paradoxe est bien là. Dans cette exploitation croissante du moindre comportement, l’utilisateur ne se sent ni aliéné, ni détaché de sa propre production, de sa communauté ou de sa sociabilité. Au contraire. Ces plateformes prédatrices sont la condition de son inscription.

C’est ainsi que

Chaque like que nous déposons sur Facebook mesure notre participation comme notre performance. Chaque like permet de construire une réputation, un capital social, mais aussi mesure notre parcipation sur ces plateformes. En fait, il suffit de saisir une recherche dans un moteur de recherche pour produire de la valeur pour lui, permettant d’améliorer son moteur et ses résultats. Le problème est que ce travail est un travail de « faible intensité » qui, pour cela, peine à être reconnu comme tel.

Un travail de faible intensité, mais générant des ressources financières et des profits non-négligeables. Ainsi en est-il pour Airbnb, société créée en 2008 :

En six ans, ce modèle économique a transformé une modeste start-up créée par des étudiants de San Francisco (lire les « Repères ») en une colossale machine à cash. Si Airbnb ne communique pas son chiffre d’affaires, des analystes l’ont estimé à plus de 700 millions d’euros en 2013. En avril dernier, le Wall Street Journal indiquait que le site avait réalisé une levée de fonds de plus de 330 millions d’euros, le valorisant ainsi à 7,3 milliards d’euros. Soit plus que certaines chaînes hôtelières internationales… alors même que les hôteliers dénoncent une concurrence déloyale.

Une forme de concurrence considérée comme déloyale par les hôteliers et surtout une machine à contourner les lois fiscales nationales :

Selon les révélations de nos confrères de BFM Business, le site de location d’appartement Airbnb échapperait à l’impôt grâce à un « tour du monde » particulier de l’argent perçu. En effet, divers paradis fiscaux seraient mis à contribution pour que la startup américaine ne paye pas l’impôt dans le pays où la location s’est effectuée. Particulièrement en France.

Mais les conséquences de cette économie numérique ont également des conséquences non négligeables sur la vie de personnes bien réelles :

Pourtant, une enquête parue dans Le Temps du 14 novembre 2014 montrait – comme nous le subodorions – que le phénomène des locations d’appartements au travers de la plate-forme www.airbnb.com avait déjà atteint une ampleur non négligeable avec des conséquences directes sur le marché du logement. Ainsi, selon cette enquête sur la région de Genève il y a plus de 2000 offres de locations sur cette plate-forme. Chose particulière, près de 1000 logements étaient en mains d’opérateurs commerciaux. Ces 1000 logements sont donc sortis du marché local et inaccessibles à la population locale résidente. Ces logements représentent 0,44% du parc immobilier du canton de Genève. Leur remise sur le marché ferait plus que doubler les logements disponibles. En effet, au 1er juin 2014, le nombre de logements vacants était de 863 selon l’Office cantonal de la statistique.

Comment finalement répondre à l’exploitation constante et à la monétarisation souterraine de nos moindres comportements ? Concernant la rémunération des internautes deux grandes options sont discutées. La première repose sur le modèle du micropaiement et du principe des royalties. Elle consiste à rémunérer l’usager quand on utilise ses données. La seconde option discutée et celle d’un revenu inconditionnel universel des internautes.

Concernant le livre de Turner, vous pouvez en lire le compte-rendu suivant : Samuel Goëta, « Fred Turner, Aux sources de l’utopie numérique. De la contre-culture à la cyberculture, Stewart Brand un homme d’influence », Questions de communication [En ligne], 23 | 2013, mis en ligne le 31 août 2015, consulté le 21 décembre 2014. URL : http://questionsdecommunication.revues.org/8619.

Bataille autour de la NZZ. Résurrection du journalisme politique | Béquilles

« Ce qui est en train de se passer autour de la NZZ est non seulement passionnant politiquement, c’est aussi une nouvelle au fond stupéfiante pour les médias: le journalisme politique qu’on disait mort il y a vingt ans connaît un regain de vitalitéspectaculaire tandis que le journalisme commercial, courant après les idées gadgétiques pour séduire les lecteurs, crève à petit feu. »

via Bataille autour de la NZZ. Résurrection du journalisme politique « Béquilles.

La Tour-de-Peilz : Cyrano de Bergerac et la Tour vagabonde

Pour fêter ses dix ans, la Compagnie des Exilés s’est lancée dans une aventure peu commune. Elle a choisi de monter Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand dans une réplique du fameux theatre anglais The Globe. C’est à voir jusqu’au 12 octobre à La Tour-de-Peilz. Dépêchez-vous !

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Le montage de La Tour vagabonde

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Steve Riccard est Cyrano (ici avant de tailler sa barbe…)

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19 comédiens et la Tour vagabonde nous replongent au 17ème siècle.

Pour en savoir plus sur la Tour vagabonde et le spectacle, un article de Migros Magazine : La Tour à remonter le temps.

Pour réserver vos places : http://cyrano-de-bergerac.ch

L’aveu troublant des experts du FMI  |  Le blogue Économie de Gérald Fillion | Radio-Canada.ca

Incroyable cet aveu exprimé jeudi dernier par l’économiste en chef du FMI Olivier Blanchard et par Daniel Leigh, économiste également au Fonds monétaire international. En quelques mots, ils ont dit que les experts comme eux, qui orientent les grandes décisions mondiales en matière de finance, se sont trompés en misant à tout prix sur l’austérité dans le but de réduire le plus rapidement possible les dettes souveraines.

«En quelques mots et quelques chiffres, ils s’attendaient à ce que la réduction des dépenses publiques équivalentes, disons à 1 % du PIB, allait entraîner une réduction de l’activité économique de 0,5 point de pourcentage. Or, l’effet a été bien pire : réduction de l’activité de 0,9 à 1,7 point. L’erreur, c’est d’avoir appliqué un modèle qu’on connaît en période de croissance dite normale, alors que les pays visés par des mesures d’austérité étaient en pleine crise.»

Hausse d’impôts, compressions dans les programmes sociaux, suppressions d’emplois dans la fonction publique, quantité de mesures ont été mises en place de façon quasi dogmatique, plongeant encore davantage la Grèce, le Portugal, l’Espagne, l’Italie, l’Irlande et plusieurs autres pays dans une récession qui semble sans fond.

Pas de quoi cependant modifier le discours du FMI…

via L’aveu troublant des experts du FMI  |  Le blogue Économie de Gérald Fillion | Radio-Canada.ca.

Et si l’innovation technologique nuisait à la société humaine?

Depuis la Révolution industrielle, la question se pose concernant l’innovation technologique de sa capacité de nuisance, principalement par rapport à l’emploi. Des conflits violents opposèrent même patrons et employés lors de l’introduction de machines. Jusqu’à présent, le réponse était généralement un «non» franc et direct, mais les choses sont peut-être en train de changer. C’est la discussion qu’engage un article de Slate.

Dans les années 1811-1812, un conflit industriel violent opposa employeurs et manufacturiers lors de l’introduction de métiers à tisser dans le West Riding, le Lancashire du sud, le Leicestershire et le Derbyshire.  La lutte des membres de ce mouvement clandestin, appelés luddites ou luddistes, s’est caractérisée par le « bris de machines » et donna lieu à la création du terme de «luddisme» pour caractériser ce type de conflit. Le terme trouve son origine dans le nom d’un ouvrier anglais, John ou Ned Ludd (parfois appelé « Captain Ludd », « King Ludd » ou « General Ludd »), qui aurait détruit deux métiers à tisser en 1780. En fait, on ignore s’il a véritablement existé. Mais des lettres signées de ce nom ont été envoyées en 1811, menaçant les patrons de l’industrie textile de sabotage (fr.wikipedia.org).

Pour d’autres, l’innovation est un remède au marasme économique. Pour ceux-ci,

Certes, l’automatisation rend obsolètes certains emplois humains peu qualifiés, mais elle introduit aussi de nouvelles catégories d’emplois qui le sont à l’extrême, des ingénieurs aux gestionnaires d’équipement en passant par le secteur de la banque et du blogging. Son principal effet est d’augmenter la productivité, ce qui est supposé relever le niveau des revenus et stimuler la demande de nouveaux produits et services.

Cependant, depuis les années 1970, le capital a pris le dessus sur le travail (http://www.newrepublic.com/article/117429/capital-twenty-first-century-thomas-piketty-reviewed).

Aussi important peut-être, le XXIe siècle est témoin de l’avènement d’appareils bien plus intelligents, capables d’accomplir des tâches dont on pensait autrefois qu’elles ne pourraient jamais être automatisées.

Les logiciels d’aujourd’hui peuvent répondre à vos appels, organiser votre agenda, vous vendre des chaussures, vous conseiller un film et vous adresser des publicités ciblées. Les logiciels de demain diagnostiqueront vos maladies, écriront les articles de vos journaux et iront jusqu’à conduire votre voiture.  

Ainsi même les professions intellectuelles hautement qualifiées risquent de se voir remplacer par des machines. Que se passerait-il également si ces appareils s’auto-entretenaient faisant disparaître les emplois autrefois créés pour accompagner leur arrivée ? Quels emplois humains resterait-il encore ?

Tout cela a ramené le concept keynésien de «chômage technologique» au centre des discussions des économistes. Le 6 août dernier, Pew Research et Elon University ont publié un rapport intitulé «AI, Robotics, and the Future of Jobs» [Intelligence artificielle, robotique et avenir des métiers]. 1 900 économistes, spécialistes de la recherche opérationnelle, analystes et autres théoriciens se sont vus poser une grande question: «Les applications d’intelligence artificielle automatisées et interconnectées et les appareils robotiques auront-ils fait disparaître davantage d’emplois qu’ils n’en auront créé d’ici 2015?»
Les résultats ? 48% des personnes interrogées estime que les logiciels intelligents détruiront davantage d’emplois qu’ils n’en pourront créer. L’autre moitié prédit exactement le contraire. Jamais le sujet n’a autant divisé la corporation…

Peut-être sommes-nous proches du stade ultime du capitalisme.


Source :
Et si l’innovation technologique nuisait à la société humaine ? | Slate.fr

L’historien israélien Zeev Sternhell « ne voit pas la fin » de la guerre à Gaza

Né en Pologne en 1935, Zeev Sternhell a vécu enfant les horreurs de la seconde guerre mondiale, qui l’ont conduit à se réfugier en France. Après-guerre, il a choisi de prendre la nationalité israélienne. Devenu historien, il s’est spécialisé dans l’histoire du fascisme et la montée du nationalisme en France. Considéré comme la « conscience de la gauche d’Israël », il pose un regard désabusé sur la situation politique de son pays. Pour Zeev Sternhell, la guerre en cours à Gaza n’est qu’une conséquence logique de l’échec des accords d’Oslo.

LeMonde.fr : Quel est votre sentiment sur le conflit qui oppose actuellement Israël aux factions armées palestiniennes dans la bande de Gaza ?
Zeev Sternhell : Si les choses s’étaient passées normalement, Gaza aurait dû être évacuée au moment des accords d’Oslo en 1993 et devenir une partie intégrale du futur Etat palestinien. C’est ce qui se serait passé si les accords d’Oslo avaient été mis en œuvre tels qu’ils avaient été pensés par Itzhak Rabin [assassiné le 4 novembre 1995 par l’extrémiste de droite Yigal Amir] et Shimon Pérès – bien que ce dernier soit un opportuniste qui, pour des raisons obscures, est considéré comme un grand homme. Si ces accords avaient été appliqués, les colonies juives de Gaza, entre 6 000 et 8 000 âmes à l’époque, auraient été évacuées. Cela aurait été un formidable signal pour mettre fin à la colonisation.

Tout se serait passé différemment car l’évacuation aurait eu lieu dans le cadre d’un accord entre l’Organisation de libération de la Palestine (OLP, de Yasser Arafat) et Israël. Et non pas unilatéralement, comme l’a fait le premier ministre Ariel Sharon en 2005. 

Lire la suite : L’historien israélien Zeev Sternhell « ne voit pas la fin » de la guerre à Gaza:

Lire son portrait (en édition abonnés) : Zeev Sternhell, une passion française

Le poids de la «crise» économique et sociale n’explique pas à lui seul la poussée du FN | Slate.fr

D’autres facteurs, plus difficiles à cerner, de nature «culturelle» et «identitaire», permettent aujourd’hui d’expliquer ce qui est à l’œuvre dans de nombreux pays européens, et particulièrement en France.

En effet,

Les élections européennes permettent de bien se rendre compte des limites de la thèse de la «crise» économique et sociale. Ainsi a-t-on pu constater cette année que dans de très nombreux pays européens, des partis aux thématiques similaires ou proches du FN —eurosceptiques, anti-immigration et critiques à l’égard de l’islam— avaient réalisé des scores importants et ainsi obtenu des sièges au Parlement européen.

Dès lors,

A côté de la crise économique et sociale, de manière complémentaire et imbriquée avec celle-ci, ce sont des facteurs plus difficiles à cerner, de nature «culturelle» et «identitaire», qui permettent aujourd’hui d’expliquer ce qui est à l’œuvre dans de nombreux pays européens, et particulièrement en France.

C’est ainsi qu’

Au Royaume-Uni, Catherine Fieschi a utilisé le concept de cultural anxiety pour montrer l’importance d’une prise en compte globale des facteurs explicatifs dans l’analyse du néopopulisme:

«séparer les préoccupations économiques et culturelles à propos de l’immigration prive la gauche de toute possibilité de prendre en compte l’anxiété des citoyens. Les formes du populisme d’extrême droite qui émergent en Europe nous rappellent combien culture et économie peuvent être se combiner en une puissante expression des enjeux de classe».

L’«insécurité culturelle» serait un autre élément permettant «de mieux comprendre et d’expliquer pourquoi une partie de plus en plus importante de l’électorat en France et en Europe, particulièrement l’électorat populaire se tournerait vers les partis néopopulistes.»

Tout cela représente un sacré défi pour la gauche !

L’article : Le poids de la «crise» économique et sociale nexplique pas à lui seul la poussée du FN | Slate.fr.